Il avait perdu la quasi-totalité de ses dents, ce qui rendait son sourire tordu et peu accueillant. De ce fait, il ne souriait plus. A quoi bon ? Et à qui avait-il encore à sourire ? Tout le monde était parti.
Il faisait froid. On approchait de Noël et les rue s'enflammaient sous toute cette lumière. Les sapins brillaient, et il avait froid. L'ambiance était à la fête. Chacun riait, mais pas lui. Il essaya de se souvenir la dernière fois qu'il avait rit. Mais c'était peine perdue. Il ne voulait même pas se le rappeler. Avait-il jamais souri? Dans une autre vie, peut-être.
Il tendait la main aux passant qui passaient sans s'arrêter. Sans même le regarder. A bien observer, ils l'ignoraient, mais il n'avait jamais été doué pour observer, surtout ses semblables.
Il plongea un instant ses grosses mains, usées de ne jamais avoir travaillé, dans ses poches trouées. Il était devenu un élément du décor, auquel on ne faisait plus attention, et quand on le voyait, on préférait le voir partir. Mais il ne partait pas. Il était toujours là, avec son long manteau, pour le protéger du vent et du froid. Pas de la pluie, ça ne suffisait pas.
Une vielle femme s'arrêta et lui déposa une pièce dans la main qu'il tendait.
Il la remercia d'un grognement. Peut-être avait-il perdu l'usage de la parole. Il n'essayait plus vraiment, ça ne servait à rien.
Il rentra dans un bar et déposa sa pièce sur le comptoir. Le vendeur, habitué, s'empressa de lui donner sa bouteille de bière, et fut soulagé de le voir partir, tant parce que son odeur trahissait son hygiène, que parce qu'il faisait fuir les clients.
L'homme but la bouteille, puis la jeta dans un coin, du moins à ce qui lui semblait, puis tendit à nouveau la main vers les passants.
- Z'orié pa un t'ite pièce mam'zelle?
Ses mots étaient incompréhensibles, mâchés dans cette bouche abîmée, mais la jeune femme, qui s'apprêtait à traverser, s'arrêta pour le regarder.
Elle avait de grands yeux bleus, couleur de vie, et un étrange sourire, à la fois chaleureux et menaçant, comme une enfant qui a trouvé celui qu'elle cherchait. Comme une lionne qui voit son dîner approcher.
Elle s'approcha de l'homme en cherchant de l'argent dans son sac.
- Pa m'ngé d'pui 3jour'. continuait-il de marmonner.
Mais elle ne l'écoutait plus. Elle glissa dans sa vieille main un billet et elle se pencha pour lui murmurer à l'oreille:
- Si je te revois encore une fois ici, je te tue.
Puis elle disparut dans la foule.
L'homme resta interdit un long moment, avant de se rendre compte que le billet valait plus que tout ce qu'il n'avait jamais possédé, à savoir la plus belle chose au monde, vu son cas, un billet de 1000, et il s'autorisa à sourire, un tout petit sourire aux allures de grimace, qui s'évanouit vite, car il se rappela la menace, qui, même s'il ne la comprenait pas, savait qu'elle ne représentait rien de bon.
Le soir, sans son fin drap, à l'abri du vent derrière une poubelle, il rêva pour la première fois de sa vie, semblait-il. De sa vie de clochard, du moins. Il rêva à cette jeune femme, pour décider, au matin, d'aller voir la police.
Sans trop savoir comment, il se retrouva nez à nez avec un gros policier qui puait la frite et la transpiration.
Il n'avait jamais demandé d'aide à qui que ce soit, persuadé qu'il n'en avait pas besoin, ou qu'on la lui refuserait, au choix. Assis dans cet étrange bureau couleur de pluie, couleur de tristesse, au sec et au chaud, il se demanda ce qu'il faisait là.
- Alors, mon gaillard, quel bon vent vous amène ?
Le gros souriait d'un sourire engageant, mais on voyait qu'il aurait préféré se retrouver assis devant un bon steak frite qu'à attendre que le vieux daigne lui raconter ses problèmes auxquels il n'avait pas envie de penser, à la limite, s'ils étaient facilement résoluble.
- 'ai r'çu ça d'une f'mme, s'efforça d'articuler l'homme, en montrant le billet.
Le policier fit des yeux tout rond, tendit la main pour saisir le billet, mais l'homme le rangea prestement sous son manteau, protecteur comme envers son enfant.
- Et bien, il y en a qui son généreux !
L'homme sourit pour tenter de masquer son scepticisme.
- El' a di k'el' allé m't'ué.
- Pardon ?
- Si j'restais encor' la, v'savez, el' veut que j'parte.
Le vieux en avait les mains qui tremblaient et l'autre ne savait pas quoi faire. Il avait l'air inquiet, l'un comme l'autre, à vrai dire.
Le policier fit mine de chercher quelques informations sur son ordinateur, puis se ravisa et déclara, légèrement plus sur de lui.
- Et bien, mon gas, je crois que ce qu'elle voulait dire, c'est de vous faire plaisir avec cet argent. Vous pouvez vous reconstruire une vie, avec ça, non ?
Le clochard n'avait pas vu cela de la sorte, mais ça lui plaisait bien. Cet homme lui plaisait bien, mais ce n'était pas important, parce qu'il savait quoi faire de cet argent.
Il entra dans un café, et commanda à boire. L'homme le servit et s'étonna du billet, mais ne dit mot. Le vieux but, et but encore, jusqu'à oublier cette rencontre malheureuse. Mais pas de bière, pensa-t-il en souriant intérieurement.
- C'ke v'z'avez d'plu cher !
Criait-il toujours au barman, qui le servait sans broncher.
L'homme ne savait pas compter, du moins pas autant, mais ça lui était égal, il avait assez pour la nuit, au moins, jusqu'au matin.
Titubant et somnolant, il s'accrocha à un panneau de circulation. Il ne riait pas, et peut-être comprenait-il.
S'il n'avait de cet argent pas fait bon usage. S'il avait échoué à se reconstruire, s'il était encore sur ces trottoirs, sans un sous en poche, à quémander comme une minable, s'il replongeait, encore et toujours, sans saisir l'aide qu'on lui tendait, il n'en valait pas la peine.
Au matin, un homme était mort. Il n'était pas vieux, mais l'alcool déjà l'avait tué. Son c½ur avait lâché, le froid l'avait achevé.
Et la jeune femme, là-haut, souriait.
